Il constata que le travail du temps mêlé à celui des éléments corrosifs permettait de dégager un substrat plus qu'acceptable, presque parfait. Cours de l'érosion suspendu parce qu'il en avait décidé ainsi. Le galet n'aurait plus jamais à subir les grands coups de vent, les attaques de sable et de sel, les coups portés par des paquets de mer déchaînés, les soirs de tempête. Finie la houle incessante, les entrechocs avec ces semblables et surtout, surtout, le poids des hommes aux semelles rugueuses.
samedi 9 mai 2009
Galet
jeudi 7 mai 2009
Tous autant qu'ils sont
Tous autant qu'ils sont.
Je n'ai jamais vraiment aimé la piscine. D'un point de vue hygiénique s'entend. Comme je n'ai jamais vraiment aimé le bus ou l'hypermarché le samedi après-midi. En fait, et à bien y réfléchir, je n'ai jamais vraiment aimé tous ces autres.
Ils m'irritent. Tous autant qu'ils sont.
Parmi eux, je m'agglutine difficilement. Je suffoque, obligé. Silencieusement pour ne pas attirer davantage leur attention. Qu'ils ne s'approchent surtout pas. Qu'ils s'éloignent plutôt. Au pas de course. Loin. Loin de moi. Incommodantes situations que de respirer leur air vicié. Serrer des mains moites. Apercevoir leurs pupilles dilatées, leurs lèvres frénétiques et desséchées. Remarquer le déchaussement avancé de leurs dents jaunies. Sentir leur haleine fétide. Glauque. Comme l'annonce d'un début de pourrissement. Souffrir leurs pieds infectés et mycosiques. Imaginer leurs glandes sinistrées. Surprendre, dans l'espace d'une seconde à oublier, une boule de cérumen se décoller d'une oreille disgracieuse et tomber sur le plat d'une épaule, parmi des pellicules grasses. Comme une offense de plus.
Ils m'insupportent. Tous autant qu'ils sont.
Les vieux, impotents, cloués dans leur fauteuil aux roues voilées. Bavant tout ce qu'ils peuvent dans un mouchoir inchangé depuis des mois. Pauvre étoffe, imprimé écossais noirci par tous ces rejets de tabac à priser. Horrible création. Statue de coton. Art dégénéré. Tissu rigidifié, à force d'y collecter toute cette lymphe nasale. Signe, entre autres, que la vie est encore là. Ces êtres faibles et puants, attendant médiocrement la fin devant Questions pour un Champion. Vérifier s'ils sont encore en capacité de garder les yeux ouverts jusqu'aux informations régionales sur la troisième chaîne. Je les imagine, infâmes, campés à un mètre de leur téléviseur. Le tube cathodique trentenaire. Le napperon crasseux et pendant. La poupée autrichienne sale et dégingandée. Un tout en décomposition. Poussiéreux. Un tout jubilatoire et édenté, tout près du poste. Le réfrigérateur ouvert. Émanations mélangées de Livarot et d'urine. Le bas souillé et la salopette poisseuse. En bleu de travail pour décliner dans le salon. Dans ce siège électrique. Pas une chaise. Un fauteuil. Qui permet la mise à l'horizontale. Lever des guiboles variqueuses. Pour roupiller ou davantage. Avaler des langues de chat dures comme des galets et siroter un jus d'ananas frelaté. Périmé depuis deux ans. Comme eux. Une pomme à la main. A épépiner. Attendre de quitter ce trois pièces pour un quatre planches. Se réjouir de la concession sur le versant à l'ombre et préférer, en secret, le modèle en orme massif plutôt que le pin. Ne pas faire comme l'autre con de voisin, misérable lésineur qui n'avait pas retenu les poignées.
Ils m'indisposent. Tous autant qu'ils sont.
Pas seulement les vieux. Les jeunes aussi. Tous ces pantins à capuche bariolée, sciemment débraillés. Le pantalon aux genoux pour qu'on ne voit que leur slip doré. « Vous pouvez regarder mon slip car, voyez-vous, je perds mon froc. » Des strings aussi. Bien sûr. De toutes les couleurs. Des ficelles. « Vous pouvez regarder ma ficelle car, voyez-vous, je perds mon froc ». Oui, voilà ce qu'ils sont tous ces naïfs à boutons : la génération qui perd son froc. Celle qui bouffe de la glace Häagen Dazs et qui tourne au Coca zéro. Qui pleure l'obésité comme le nucléaire ou la faim dans le monde. Racaille incendiaire, mollardant tous les cinq mètres sur le macadam abîmé des cités ou petits bobos infatués, le bocal enflé et désespérément vide, casseurs non assumés. Autant de créatures décérébrées. A peine bachelières. Le crâne trop rasé ou trop chevelu. Alourdi par ces implants ignobles. Nuques de métal. Androgynes grisés et pourtant sans matière. Ides faméliques, surnageant dans la boue environnante. Pauvres êtres monosyllabiques, à la bouche malade, communiquant par sms nécessiteux à coups de mauvais calembours qui n'en sont pas. De blagues salaces incomprises et répétées. Intelligence intermittente. En fugue. Mendiants acculturés, individus indivis. Souches insignifiantes, sans fondements, sans allure, sans thune, sans humour et bientôt sans froc. Juste les pectoraux gonflés, siliconés, le slim bas et rempli, sans poches. Et le noir surlignant d'un mascara. Pas n'importe lequel. Waterproof et vibrant.
Pas seulement les vieux. Les jeunes aussi. Tous ces pantins à capuche bariolée, sciemment débraillés. Le pantalon aux genoux pour qu'on ne voit que leur slip doré. « Vous pouvez regarder mon slip car, voyez-vous, je perds mon froc. » Des strings aussi. Bien sûr. De toutes les couleurs. Des ficelles. « Vous pouvez regarder ma ficelle car, voyez-vous, je perds mon froc ». Oui, voilà ce qu'ils sont tous ces naïfs à boutons : la génération qui perd son froc. Celle qui bouffe de la glace Häagen Dazs et qui tourne au Coca zéro. Qui pleure l'obésité comme le nucléaire ou la faim dans le monde. Racaille incendiaire, mollardant tous les cinq mètres sur le macadam abîmé des cités ou petits bobos infatués, le bocal enflé et désespérément vide, casseurs non assumés. Autant de créatures décérébrées. A peine bachelières. Le crâne trop rasé ou trop chevelu. Alourdi par ces implants ignobles. Nuques de métal. Androgynes grisés et pourtant sans matière. Ides faméliques, surnageant dans la boue environnante. Pauvres êtres monosyllabiques, à la bouche malade, communiquant par sms nécessiteux à coups de mauvais calembours qui n'en sont pas. De blagues salaces incomprises et répétées. Intelligence intermittente. En fugue. Mendiants acculturés, individus indivis. Souches insignifiantes, sans fondements, sans allure, sans thune, sans humour et bientôt sans froc. Juste les pectoraux gonflés, siliconés, le slim bas et rempli, sans poches. Et le noir surlignant d'un mascara. Pas n'importe lequel. Waterproof et vibrant.
Ils m'exaspèrent. Tous autant qu'ils sont.
Et sinon, ce matin, j'ai acheté un 9 mm.

Je suis en train de lire "Toute une affaire" de Sibylle Grimbert et j'avoue prendre un plaisir tout nouveau, particulier, tout entier consacré à accompagner le personnage de Sabine, cette âme en peine, déliquescente et sublime. Empruntée à souhait, adorablement gauche, vraie, sincèrement authentique. Sybille Grimbert a plus qu'un univers. Elle a la capacité de mettre autant de mots trouvés, juste pile poil, sur toute cette intériorité singulière, admirablement décrite. Tout est fouillé, travaillé. Nous, lecteurs privilégiés, n'avons qu'a suivre la direction donnée. Sans difficulté aucune. Cela coule à la perfection. On se laisse volontiers bercer, par un rythme admirablement maîtrisé, dans tous ces affrontements intérieurs, la douleur insoupçonnée générée par le fait familial, le lien fraternel. Unique. Incroyablement marquant. Le personnage de Daniel est bien amené comme celui de Timothée. Autant de relations à triturer, dans tous les sens. Cette soeur, benjamine et perdue, est tout simplement troublante, en un mot, charmante. On abhorre Sanglay en même temps qu'on admire cette entreprise aussi forte que les liens du sang... Je suis entièrement conquis, sans aucune réserve et continue cette lecture délectable que je ne peux qu'encourager...
J'en suis juste ici, page 127, passage typique et admirable de ce déchiffrage féminin du monde environnant et du moi surnageant dans l'embarras absolu : "J'ai eu l'impression que j'allais mourir, ou plutôt j'ai eu l'impression qu'il aurait mieux valu que je meure sur-le-champ puisque, par ma faute, Sanglay allait sûrement faire faillite. Même si je savais que j'exagérais, quelque chose de terrible m'empêchait de contrôler des visions d'empires dévastés".
mardi 5 mai 2009
Jeff Wall

After Invisible Man by Ralph Ellison, The Prologue, 1999 © Jeff Wall
Inspiré du roman Invisible Man de Ralph Ellison, Ce tableau-photo de Jeff Wall est tout simplement fascinant. Il s'agit d'un homme tombé dans une cave à charbon après une émeute et qui suspend 1369 ampoules raccordées illégalement au réseau électrique de la ville. De dos, l’homme observe un phonographe et semble absorbé par la musique, un air de jazz. On retrouve ici les thèmes de prédilection du photographe nord américain, l’absorption, la marginalité, l’exclusion et une subtile évocation de l’extraordinaire… Comme pour Ellison, le symbole est absolument indissociable de la réalité.
Monsieur Charles Juliet

« Je n’ai jamais décidé d’employer telle ou telle forme. Cela s’est fait au fur et à mesure de mon cheminement… De toute manière, quel que soit mon mode d’écriture, j’ai le sentiment que je dis toujours la même chose. Il est sans cesse question de cette même aventure intérieure. Je ne sais rien dire d’autre… »
« Travailler un bloc de pierre ou travailler sur les mots, c’est une manière d’intervenir sur soi-même, de se sculpter intérieurement, de pétrir sa pulpe. »
« Il me fallait pénétrer dans ma mémoire, dans mon inconscient, tenter d’y projeter un maximum de clarté »
« Pardonne, ô mère, à l’enfant qui t’a poussée dans la tombe »
« L’écriture était le moyen de faire face à cette culpabilité et de l’éliminer… »
« Il faut partir à sa découverte et s’engendrer. Nous naissons physiquement et nous avons à naître ontologiquement. Tant qu’on n’a pas pris conscience d’une manière extrêmement intense, vivante, des recès de sa psyché, on n’a pas fait ce travail de dénudation qui prépare la venue de la seconde naissance. »
« … on écrit aussi parfois à partir de ses empêchements, de ses insuffisances. Le manque est un moteur puissant, et c’est pour combler un manque qu’on écrit. Si nous étions véritablement heureux, nous n’aurions pas à écrire. »
mardi 28 avril 2009
Narcose
Dans le salon silencieux, le téléviseur projette, comme un forcené, son halo lumineux d'images incertaines. A y regarder de plus près, il s'agit du visage de Michel Drucker, les traits davantage tirés derrière un micro immobile.
Sur la table de la salle, les restes du repas de midi. Partout dans la pièce, et plus loin, l'odeur prégnante du bœuf bourguignon.
Comme une anomalie en cette saison.
Sur le tapis persan, gît un livre éventré. Quelques pages se sont froissées.
Comme des Lambeaux.
Une main pend juste au-dessus, les doigts décrispés dans leur moiteur.
Le pouls est pâle.
Au-dehors, les Tuileries brillent presque dans une allure assourdissante et des familles nombreuses se laissent porter aveuglément sur des épaules réjouies.
Dans la seule chaleur d'un canapé, cette narcose comble ta vie. Dans ses plus grands interstices. Démesurés.
Tu la bénis car elle t'éloigne de ces pigeons idiots. Qui s'approchent par dizaines et s'éloignent. S'envolent pour de faux. Miment mal leur crainte répétée. Se posent quelques mètres plus loin, près du banc voisin, cette chimère.
Puis reviennent. Mécaniquement. Le regard de côté, inchangé et outrancier.
Depuis longtemps déjà, tu ne peux plus souffrir ce monde. Tout. Ces cars entiers, venus de loin, qui sacrifient leurs dernières miettes pour les photographier davantage. Toujours plus près des volatiles. Instants improbables, figés à jamais.
En même temps, je crie ton absence au monde, frénétique et excessive.
Et referme la porte sur ton apnée.
vendredi 24 avril 2009
Cahin Chaos
Je songe de plus en plus souvent à déménager. Pour un peu moins grand. Un peu moins cher. Une pièce de moins peut-être. Certainement une pièce de moins.
Je me dis qu'il y a comme une forme de logique à penser cela. Une sorte de loi naturelle qui nous dépasse et à laquelle nous ne pouvons échapper. Supprimer une pièce comme pour se défaire du vide environnant et fuir le manque. Retrouver le cours des choses. Pour eux. Pour moi. Faire que les jours se suivent à nouveau. Imperceptiblement. Comme les perles pour enfants sur un bout de laine fatiguée. Malgré tout.
La veille, elle avait réservé son après-midi pour se trouver une petite robe en vue du mariage d'une lointaine cousine. Peu après le goûter des enfants, elle était revenue la mine réjouie avec une création à prix cassé. A peine arrivée, elle s'était empressée de passer sa trouvaille pour que je puisse l'admirer complètement. La robe était magnifique. Les coutures de biais donnaient à l'étoffe son mouvement à la fois ample et mesuré. Presque intime. Sur sa peau, l'organdi ne semblait que caresse sauvage, comme tissé pour elle seule, à même son corps.
Entre autres choses, elle avait aussi acheté de nouveaux maillots de bain pour les petits, une crème protectrice contre les ultraviolets, un chapeau de paille pour moi et des pastilles pour le lave-vaisselle.
L'été s'annonçait sous les meilleurs auspices.
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